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La voix de la terre : conséquences du néocolonialisme en Polynésie française

Les récents événements concernant les mouvements indépendantistes en Nouvelle-Calédonie poursuivent la lignée bien ancrée déjà du post-colonialisme. Entre revendications et parcours identitaires, où se trouve la limite du droit à la terre ?


Autrice : Alexia Menez (alexia.menez@etu.unistra.fr)


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Aveugles et sourds, pas coupables car trop éloignés, le temps laissera place au silence. Pourtant, aujourd’hui, dans un espace qui est pour beaucoup inconnu, se déroulent des actes bien certains. La Nouvelle-Calédonie, dont les habitants autochtones luttent depuis plusieurs décennies déjà pour l’indépendance du territoire, se fait entendre, ou tout du moins essaie, encore une fois. Si la situation est relayée par les médias, elle pose de nombreuses questions à l’échelle du continent et notamment sur son histoire coloniale. Concernant les collectivités et les territoires d’Outre-mer, faut-il en venir à la force pour faire valoir ses droits ?


Selon les termes de l’anthropologue Benoît Trépied : « C’est un problème colonial de décolonisation. C’est comment sortir d’une situation coloniale autrement que par la violence, autrement que par l’écrasement d’un camp par un autre, d’une façon ou d’une autre »[1]


Dès 1791 et les premières insurrections des esclaves à Saint-Domingue, la France ne fait pas bonne école en ce qui concerne le lâcher prise. Hier comme aujourd’hui les enjeux sont les mêmes, faire tourner une économie d’ailleurs. Prendre chez l’autre ce qu’on ne peut trouver chez soi. Le jour venu d’un éloignement, de la « décolonisation » est toujours incertain. De l’exemple extrême d’Haïti, laissée en pâture, sans aucune aide vers l’autonomie de son nouveau gouvernement, les leçons n’ont pas été tirées. Parmi ces territoires conquis par la force, certains se sont libérés, mais rares sont ceux qui l’ont été sans opposition, sans l’émergence de mouvements indépendantistes presque forcés de prendre part à la violence. La Kanaky ne fait pas exception à la règle, les crimes se perpétuent depuis 1878 et les premières grandes révoltes kanakes. Après une apparente paix permise par l’accord de Nouméa qui dura près de quarante années, les violences ont-elles aujourd’hui atteint leur climax avec la déclaration d’état d’urgence ? Le paysage de la Nouvelle-Calédonie est-il à ce point nécessaire à la France ?


Pour en revenir à un point qui relève plus de mon expertise, j’aimerais émettre le parallèle avec d’autres îles d’Océanie qui luttent elles aussi à leur manière contre le néocolonialisme. Car, si parler de colonies est dorénavant passé de mode, les formes d’oppression ou tout du moins d’autorité sur ces anciennes possessions, sont encore d’actualité. Fierté du « patrimoine français », paysages idylliques, les archipels de la Polynésie française ont longtemps fait l’objet des convoitises des pays européens. La méconnaissance de cette région est d’autant plus parlante que les médias nationaux taisent les revendications qui s’élèvent depuis plusieurs décennies déjà. Tahiti, île principale de l’archipel de la Société, capitale de la Polynésie française, possède à ce jour des moyens d’action et d’envergure qui lui permettent d’avancer peu à peu vers une indépendance désirée. Ce n’est pas le cas de ses voisines, moins peuplées, moins influentes dans les domaines de la justice et de la politique. Alors, avec le temps, se sont construites les traditions d’aujourd’hui, inspirées de celles d’hier et marquées par la demande extérieure. Ce sont ces petits gestes ordinaires qui reflètent l’histoire coloniale insulaire de la France. Dans les tressages, les danses, les chants ou bien encore les soubassements des fare[2], les identités polynésiennes prennent forme et elles sont composées. Ce sont ces gestes quotidiens qui sont les témoins matériels de l’emprise coloniale et l’augmentation de leur production qui révèle la détermination des insulaires du Pacifique à se dissocier de celle-ci en se distinguant de la France métropolitaine.


Je tiens à préciser la différence drastique entre les révoltes kanakes et les revendications indépendantistes polynésiennes, les combats et les situations étant relativement opposés mais tout autant révélateurs des conséquences des entreprises coloniale et néocoloniale à ce jour. Le schéma est plutôt simple à visualiser : deux sociétés radicalement différentes qui entrent en contact, géographiquement éloignées et dont les conceptions symboliques (terres, familles, économies, croyances) diffèrent en tout point. L’une prenant le dessus sur l’autre de manière plus ou moins violente, les conceptions finissent par se croiser, coller le plus possible au modèle de celle dominante, allant parfois même jusqu’à éradiquer certains aspects de la dominée. Une fois le rapport de force établi ce n’est plus qu’une question de temps pour que s’immiscent les oublis, les pertes comme beaucoup les nomment. Jusqu’à ce que les murmures des révoltes deviennent plus forts, ravivent les souvenirs des anciens et créent des mouvements de réappropriation culturelle, laissant place enfin à la modernité. Une modernité bien spécifique du milieu insulaire puisqu’elle mêle une volonté animée de faire valoir l’« identité polynésienne »[3] d’une manière à la fois scientifique et économique.


La valorisation de la culture polynésienne a de ce fait une connotation double. D’un côté les associations, les musées et les chercheurs sont aujourd’hui plus qu’actifs dans la promotion des techniques, des objets et des rituels pré-européens, permettant ainsi de fixer dans la pierre les connaissances sur le passé polynésien ; de l’autre côté ces éléments sont réutilisés à la manière de chacun pour se créer une identité tant individuelle que collective. Ce dernier phénomène doit bien évidemment se comprendre dans l’établissement progressif d’un système économique imposé par la colonisation. L’isolement n’est plus une solution mais une marque de fabrique, une voie d’émancipation pour certains qui vendent littéralement de la culture. Historiquement, l’isolement n’a jamais été un souci pour les Polynésiens, l’océan est un réseau d’interrelations[4] ; cependant, à l’aube de la mondialisation et suite à l’implantation du « système-monde », cette particularité ne permettait pas son inclusion. C’est donc de manière tout à fait naturelle que le tourisme s’est accaparé cet argument de vente. Et de cette unicité, qui n’existe que par la promotion du capitalisme et donc conséquence de la colonisation, les Polynésiens y trouvent un moyen d’affirmer leurs identités propres.


Le sujet est plutôt contradictoire : le détachement de l’autorité coloniale, en dehors de la violence, ne peut-il se faire que par le biais d’un système capitaliste ? Ce qui est sûr c’est que les insulaires n’en sortent pas indemnes, car il s’agit bien là d’un cas de violence silencieuse qui marque des générations entières, aujourd’hui à la recherche de leur histoire et de qui ils sont. Alors oui, les traditions ne portent plus les mêmes significations, les danses des heiva[5] n’ont plus les mêmes rythmes, les vahine ne portent plus les mêmes costumes traditionnels, et les Tahitiens revêtent des tatouages marquisiens. J’y vois pour ma part la production de nouvelles identités, un cri du Pacifique Sud pour l’histoire de sa terre, une reconnaissance de la valeur de son existence qu’il faut comprendre dans son contexte néocolonial. Si ces productions culturelles ne reproduisent pas parfaitement les traditions passées, elles n’en restent pas moins légitimes et démontrent d’autant plus les conséquences de l’histoire coloniale française.


[1] Intervention de Benoît Trépied, anthropologue et chargé de recherche au CNRS, dans le podcast de France Culture « Émeutes en Nouvelle-Calédonie : le spectre de la guerre civile » (15.05.2024).

[2] Un fare se traduit en français par la maison, à noter que l’architecture et la composition n’est pas pour autant la même. Il existe plusieurs déclinaisons du fare, pour ne donner qu’un exemple le fare potē consiste en un préau abritant des réunions autour d’une table, le plus souvent dans la position assise.

[3] La notion d’identité utilisée dans son sens singulier n’est en réalité pas très parlante et assez réductrice pour dépeindre correctement les phénomènes sociaux en cours, cependant elle est utilisée telle quelle comme outil d’affirmation identitaire (voir les travaux de Rogers Brubaker, « Au-delà de l’"identité" », Actes de la recherche en sciences sociales, vol. 139, p. 66-85).

[4] GUIOT, Hélène, Vivre la mer : expressions océaniennes de l’insularité, Rennes, PUR, 2013.

[5] Manifestation culturelle qui a lieu chaque année et où on peut assister à des concours de danses, de chants et de sports polynésiens.

 
 
 

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