Aujourd’hui, j’ai peur (votez)
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- 5 juil. 2024
- 6 min de lecture
Depuis le 30 juin, non seulement je me demande à quel point je vais mal, mais je me demande avant tout à quel point j'ai honte. Non, en réalité, je sais que j’ai honte depuis le 9 juin, mais demain, j’aurai peut-être honte et peur. Ce qu'il se passe en ce moment n'est pas normal.
Crédits photo: "Carte électorale Vote France" by Ksiamon is licensed under CC BY-SA 4.0.
Que signifie « aller bien » ? Vaste question que je me pose depuis à peu près 7 mois, mais en réalité depuis plutôt 7 ans, lorsque j’ai quitté le cocon qu’était l’école, ainsi que mon nid familial. Depuis 7 mois parce qu’inlassablement je sors des études et je prends conscience d’à quel point j’étais privilégié et cela va me manquer, mais aussi et surement parce que j’ai pu me rendre compte de la dureté de la vie adulte. L’aller-retour infini entre le « boulot » et le « dodo », les réunions, les cafés avec les collègues qui permettent de rester motivé, tout en sachant pertinemment qu’on préférait tout de même être autre part.
Depuis 7 mois aussi parce que j’assiste, impuissamment depuis 2022 et encore plus impuissamment depuis octobre 2023 à l’avènement d’un monde que je redoutais depuis des années, mais qui commence à vraiment ressembler à ce qui me terrifie, un monde dans lequel les décideurs agissent en tout impunité, au détriment d’une société déchirée qui regarde faire, qui s’élève contre les injustices en tout genre en ne parvenant qu’à se faire réprimer de façon encore plus violente que la dernière fois.
Depuis le 30 juin, non seulement je me demande à quel point je vais mal, mais je me demande avant tout à quel point j'ai honte. Non, en réalité, je sais que j’ai honte depuis le 9 juin, mais demain, j’aurai peut-être honte et peur. Ce qu'il se passe en ce moment n'est pas normal.
Depuis février 2022, je vois l'Occident soutenir David face à Goliath. Et maintenant je vois l'Occident soutenir des bombardements intenses d'une prison géante. Je vois des chefs d'Etat se frotter les mains, ou s'emmêler les pinceaux dans leurs propres politiques, pour tenter de perdurer quelques semaines de plus à leurs postes avant de se retrouver en prison, ou du moins je l'espère.
Depuis des mois, je me lève, j'allume mon téléphone et où que je pose mes doigts sur cet écran, la réalité me rattrape : nous vivons dans un monde de merde. Un monde dans lequel la vie de certains individus ne vaut pas autant que celle d'un autre, un monde dans lequel certains mangent trop, tandis que d'autres ne mangent pas à leur faim, un monde dans lequel je tente de réduire mon empreinte carbone de façon totalement insignifiante, alors que les entreprises les plus polluantes se demandent encore comment elles pourront faire encore plus de profits qu'en 2023.
Un monde dans lequel je vois beaucoup, beaucoup d'injustices. Je vois des individus qui se retrouvent en prison, si ce n’est assassinés froidement, pour avoir participé à des trafics de drogue, alors que ce sont seulement les petites mains de "ceux d'en haut". Je vois des dealers prendre du ferme, tandis que des violeurs se baladent en toute liberté.
Je vois de plus en plus de personnes à la rue, dormant à côté d'un chantier d’appartements "de standing", qui seront achetés et loué par des gens qui se sont enrichis sur le dos de ceux qu’ils enjamberont chaque matin. Et en même temps je vois la précarité étudiante s'accroitre encore plus et leurs logements réquisitionnés pour des événements sportifs auxquels seuls les plus fortunés peuvent assister.
Après avoir naïvement cru à l’école que l’humain apprenait de ses erreurs, je sais maintenant que ce n’est pas le cas. Nous sommes avant tout occupés par nos problèmes à nous et l’humanité tente d’occuper une place dans notre esprit, certes, mais plus vraiment dans nos actes. Comment en sommes-nous arrivés à ça ? Qu'est-ce qui fait que ce monde ne tourne plus rond ? Aujourd'hui j'ai honte.
J’allume la télé, je zappe, je tombe tour à tour sur des chaines d’infos en continu qui me demandent d’avoir peur de mes semblables, de mes frères.soeurs qui cherchent tout autant que moi un avenir rempli d’espoir et de réussites. Puis je me retrouve à regarder des pseudo-journalistes et pseudo-experts qui tentent d’analyser tout ce que je viens de voir et tentent de m’expliquer pourquoi on me demande d’avoir peur. Mais leur rhétorique ne me convainc pas, elle me donne envie de creuser plus loin et de comprendre d’où viennent leurs arguments, d’où viennent ces peurs totalement irrationnelles qu’on essaye de m’inculquer.
Je prends mon téléphone et ouvre le navigateur web. Je me retrouve très vite devant une vidéo : deux hommes, qui partagent un « repas de seigneurs », l’un d’eux porte une moustache, l’autre est un invité connu et décrié pour ses prises de positions racistes et xénophobes. Ils discutent. Je ne retiens pas grand-chose de leurs conversations, si ce n’est leur manque d’ouverture d’esprit et d’analyse critique. Je vois en eux une sensation de mal-être d’être dans le monde dans lequel nous vivons. Cela me saute aux yeux. « Eux ou nous ». Je ne comprends pas. Pour moi, il n’y a que « nous ». Une planète à sauver et tellement plus de problèmes qu’une simple division, dont j’ai encore plus de mal à comprendre sur quoi elle se base. Cela me fait penser à un lointain souvenir d’un livre d’Ignatieff[1]dont j’avais lu une partie lors de ma première année d’études : un Serbe et un Croate qui tentent par tous les moyens de trouver ce qui les différencient, tout en étant observés par un autre individu qui ne comprend pas comment ces deux peuples peuvent provenir de deux nations différentes. Je réfléchis. Je pense à la troisième variable[2], je pense à ces individus qui prétendent « sauvegarder des valeurs » en créant un empire médiatique motivé seulement par la haine de l’autre. Je pense à mes voyages, mes ami.e.s et mes expériences et je me dis que ces individus que je vois sur mon téléphone ratent tellement de belles choses dans leurs vies, à force de se renfermer sur eux-mêmes.
Et puis je scroll, je lis, j’écoute, je clique et je décide d’ouvrir les commentaires sous une vidéo qui me fait bien rire. Et je lis. Je lis toutes ces horreurs avec les yeux de quelqu’un qui fait, qui sait qui il est, plus ou moins où il veut aller et qui se sent (très) bien entouré. Et ces yeux ne comprennent pas ce qu’ils lisent. La haine rebondit sur moi, mais je la vois, et je ne comprends pas. J’ai honte et j’ai peur. J’ai peur d’un monde dans lequel cette haine véhicule des lois, des initiatives politiques. Un monde dans lequel je dois évoluer, conscient de mes privilèges face à cette situation, tout en pensant à celles et ceux autour de moi qui ont encore plus peur que moi.
Je me dis que cette haine est causée par une situation négative, un manque de quelque chose, mais de quoi ? De qui ? Je me sens privilégié. Cette haine n’occupe pas mon esprit. J’ai les idées claires, cela me permet de réfléchir, de m’informer encore plus sur cette haine. Mais je ne la comprends toujours pas.
J’éteins mon téléphone. Je prends le bus. Sur l’autoroute menant à la gare, je vois cette haine à nouveau présente sur des graffitis sur le bord de la route, qui s’en prennent à une religion. Je repense à mes ami.e.s, celles et ceux qui m’ont parlé de leur foi – je ne comprends pas ces graffitis. Comment en est-on arrivé à ça ? Aujourd’hui plus que tout autre jour, j’ai honte.
Ignorance is bliss, mais aujourd'hui je ne peux plus ignorer, trop c'est trop, je cherche à ouvrir les yeux, à m'engager, à contribuer, il faut que je trouve un sens à mon propre cheminement. Est-ce qu'on peut aider en cherchant à atteindre les sommets, ou au contraire doit-on assister en commençant par des initiatives locales ? Je ne le sais pas encore, je dois le découvrir. Mais pour le découvrir, il faut commencer par agir. Des fois je perds espoir et je me dis que ce n'est pas possible, j'allume mon téléphone et je regarde des reels au lieu de m'instruire, puis je reprends conscience, mon optimisme revient et je me dis que c'est possible. On peut mettre fin aux actes de tortures dans des villages en Ukraine, aux bombardements sur les hôpitaux pour enfants à Gaza, au pillage extrêmement violent des ressources du Nord Kivu et bien d’autres problématiques fondamentales du XXIème siècle. Mais pour cela il faut mettre fin à cette haine qui me tend et me stresse.
Le bus arrive à la gare. Je descends et je monte dans le train. Je m’assieds et je mets de la musique dans mon casque. J’ouvre l’application d’un journal sur mon téléphone… ça y est, c’est officiel, l’extrême droite est au pouvoir en France. Je m’y attendais.
Je me réveille. Un très mauvais rêve. Un de plus depuis le 9 juin. Je me lève. Je me prépare pour aller voter. J’allume mon téléphone. Netanyahu vient d’être condamné pour crimes de guerre et crimes contre l’humanité. Je tablais sur une procédure qui durerait une dizaine d’années, je ne pensais pas que cela irait si vite. Je reprends espoir et je sors de chez moi. Je vais aller voter, et je sais très bien pour qui ce sera.
[1] Ignatieff, M. (1999). The Narcissism of Minor Difference. In: The Warrior’s Honor. New York: Metropolitan Books.
[2] La corrélation détermine une relation entre deux variables. Cependant, le fait que ces deux variables évoluent ensemble ne signifie pas nécessairement qu'une variable est la cause de l'autre. Il peut y avoir une troisième variable qui rôde et donne une apparence plus forte (ou plus faible) à la relation qu'elle ne l'est vraiment.





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