(Partie 1) Petite introduction aux systèmes moraux : Qu’est-ce qu’une illusion ?
- Sebastian Demolder
- 8 déc. 2022
- 7 min de lecture
Dernière mise à jour : 20 févr. 2023
Qu’est-ce qui nous fait bouger, nous motive, régit nos actions ? Qu’est-ce qui est à la source des conflits, des désirs et des décisions sociétales ? On dirait qu’il y a toujours un système moral derrière tout ça. Il a ses codes, ses valeurs, les actions qu’il encourage et celles qu’il condamne. Cet article en deux parties propose de jeter un œil analytique à ces systèmes à l’aide d’un peu de philosophie.
Auteur : Sebastian Demolder (sebastiandemo1999@gmail.com)

("Flower-forming cells in a small plant related to cabbage" by National Institutes of Health (NIH) is licensed under CC BY-NC 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/?ref=openverse.)
Petit exercice : oubliez tout ce que le mot « illusion » représente pour vous. Nous allons redéfinir ce qu’elle est, conceptuellement, en tentant de décrire les rôles, les mécanismes, les fonctions qu’elle possède au sein d’un système moral.
Fonction d’exaltation ou existentielle
Qu’est-ce qu’une illusion ? C’est avant tout quelque chose qui vous en met plein la gueule. Avant-même de se demander ce qu’elle est, d’où elle vient ou ce qui la rend possible, on est déjà à fond dedans. Peu importe qu’elle soit agréable ou non, elle nous plait et on la recherche : un peu d’illusion tous les x. Là où c’est le plus apparent, c’est par exemple au théâtre, au cinéma, devant un spectacle quel qu’il soit, ou même une série, un jeu vidéo. Dans tous ces cas, les illusions nous stimulent, elles nous font sentir des choses, elles nous font nous sentir vivants. Mais qu’elles soient réelles ou fictionnelles, vraies ou fausses, dans l’absolu on s’en fout. Leur nature a peu d’importance face à leur capacité à nous activer et à nous mouvoir. Elles nous entrainent avec elles, on y croit, on s’investit non seulement émotionnellement mais avec toute notre existence. Il n’est pas exagéré de dire que notre rapport avec elles repose sur une dépendance existentielle.
Les illusions trainent dans l’air, souvent, en permanence même. On en adopte plusieurs au cours d’une vie, on les supprime, on les remplace, on les renouvelle. Leur mode d’adoption dépend de plusieurs facteurs (la psychologie de la personne, la position sociale, économique, culturelle…) et peut revêtir plusieurs formes : adoption consciente ou non, par habitude, par facilité, par pression sociale, par choix, par prestige ou tout simplement pour survivre. Elles se camouflent alors sous différents noms, en fonction de l’adoption : on les appelle « croyances » (Dieu, entités surnaturelles, vie après la mort, énergies), « idéaux de vie » (amour, richesse, paix), « valeurs » (puissance, respect, justice) ou encore « certitudes objectives » (faits historiques ou scientifiques, réalité vécue). Une illusion ça donne du sens – inextricablement lié à l’exaltation, à la sensation de vitalité. Pour nous aujourd’hui, l’émotion est la marque du sens.
Et finalement, il importe peu qu’une illusion soit fondée ou non (de manière scientifique, sociale ou éthique) pourvu qu’elle fonctionne pour qui l’adopte. Un double danger se fait sentir : le risque de tomber dans un relativisme absolu où tous les points de vue sa valent puisqu’ils comptent pour une personne au moins (« tout le monde a raison, la vérité n’existe pas, tout n’est qu’illusion ») ; le risque de nihilisme et l’abandon de toute illusion (« à quoi bon essayer, si tout n’est qu’illusion, si tout ne tient qu’à des intérêts égoïstes ») et par là l’abandon de toute valeur, de tout sens, de toute motivation, bref la perte et l’impossibilité de toute capacité d’action et d’entreprise au sein de la réalité. On peut alors mesurer toute la difficulté de créer et maintenir une société ou une communauté sur base d’illusions communes.
Fonction combative
D’où alors la deuxième caractéristique principale de l’illusion. Si elle vous en met plein la gueule et continue de le faire, c’est parce qu’elle possède une force combative. À chaque illusion particulière sa force combative. Celle-ci se décline de plusieurs façons. Une illusion peut par exemple, c’est le cas le plus courant, déployer sa force combative sous la forme d’une force de domination. Son objectif est alors de subjuguer les autres illusions en se munissant d’armes répressives (idéologiques ou réelles). C’est un modèle qui peut décrire les conflits historiques (guerres de religion, conflits entre religion et science, entre communisme et capitalisme… toujours une illusion tentant d’en subjuguer une autre), mais aussi celui qui décrit la manière dont l’occident s’est emparé de ses colonies (l’illusion progressiste et technologique contre les illusions métaphysiques indigènes).
Une telle illusion développe vite des traits fascistes qu’elle camoufle à l’aide d’une légitimation morale censée la fonder de manière objective. Il s’agit de mettre en place l’illusion dans les aspects concrets de la vie et de la justifier au maximum dans les esprits pour qu’elle devienne la seule possibilité concrète disponible à l’être humain, la seule vérité, la seule réalité. Et au plus une illusion parviendra à se parer de réalité, au plus sa domination sera solide. Exemple : la domination de la science sur la religion passe d’abord par une modification concrète des styles de vie (restructuration sociale, le pouvoir passe des mains de l’Eglise aux mains de l’État et de ses appareils) couplée ensuite d’une justification qui vient asseoir ces nouvelles structures sociales (les Sciences comme nouveau critère et opérateur de vérité). La « libération » de l’obscurantisme par la science n’est qu’un réagencement des hiérarchies sociales, qui demeurent toujours aussi répressives (une illusion dominatrice en remplace une autre). Simplement, elle réussit à se faire passer pour une libération par la force de sa justification, de ses arguments, de son camouflage : de la réalité objective décrite par la science découlent la profusion des biens, le confort matériel, une apparente égalité. Puis, la technologie ça en met plein la gueule.
Serait-ce alors l’illusion la meilleure ? Devrait-on l’accepter en ce sens qu’elle est suffisamment puissante pour qu’on puisse fonder une société dessus ? Ce serait là rater tout l’essentiel de l’illusion : elle ne tire pas sa force ou sa légitimité de la justification de son existence – est-elle fondée ? – mais de ce qu’elle permet à la personne qui l’a adoptée – est-ce qu’elle fonctionne sur cette personne ? comment elle fonctionne ? (En ce sens, il est très difficile de modifier les illusions des autres, ou même les siennes, parce qu’on a tendance à s’y prendre du mauvais côté, en s’attaquant aux fondations apparentes, à leur justification, autrement dit en argumentant. Essayer de convaincre un toxicomane avec des arguments « rationnels » prônant la santé, c’est ne rien comprendre à l’usage des drogues.)
Plutôt que de se demander uniquement « que me permet-elle ? », il faudrait aussi se demander « à qui permet-elle ? ». La société démocratique de consommation me donne accès au confort, à une profusion de biens, à toute une série de sécurités. Elle se couple d’une forte justification hédoniste sur fond d’individualisme, laquelle est parfaitement incarnée par l’éthique du bien-être et de l’émancipation personnelle. L’illusion hédoniste m’est-elle bénéfique ? Que me permet-elle ? L’apparente égalité face à la sécurité matérielle, aux biens, au divertissement, au plaisir et à l’émancipation personnelle ne camouflerait-elle pas une inégalité profonde face à l’éducation, aux positions de responsabilité, à la participation aux décisions, bref au pouvoir ?
C’est là qu’apparait le caractère proprement illusoire de l’illusion, et en même temps le caractère profondément politique et social de tout système moral se présentant comme n’étant qu’un ensemble d’idéaux tournés vers la recherche innocente d’une « bonne » vie ou de la vie la meilleure. Un système moral, avec ses idéaux, ses valeurs, ses récits, va toujours de pair avec une structure politique et/ou sociale, le maintien de relations de pouvoir interhumaines (aussi bien qu’inter-espèces : l’utilisation des critères moraux du « bien-être » au service de l’exploitation animale par exemple). L’illusion profite doublement (parfois plus) : par des bénéfices immédiats pour qui l’adopte (la promesse du Salut pour la populace chrétienne), par des bénéfices réels et existentiels pour qui la maintient et en pose les conditions (la domination sociale, politique et économique du clergé). Tout le monde y gagne, certains plus que d’autres.
Fonction parasitaire
Une illusion de type dominatrice s’immisce dans la société sur deux niveaux. Nous avons vu qu’elle devait se mettre en place concrètement dans les pratiques de vie – au niveau des corps – puis de manière abstraite dans les esprits et les croyances pour se justifier et se renforcer au niveau concret – au niveau de la pensée. Ainsi, pour reprendre les exemples utilisés ci-dessus, le chrétien parfait (le chrétien jugé bon, le chrétien moral) est persuadé d’être bénéficiaire de l’illusion. La promesse du Salut ou du paradis fait parfaitement sens pour lui. Elle justifie son existence et lui donne sens. En contrepartie, il se doit d’être parfaitement soumis aux instances de l’Eglise qui sont aussi les instances principales de moralité, celles qui lui garantissent et lui promettent le Salut, celles qui nourrissent l’illusion. L’illusion l’habite au niveau du corps (soumission réelle par rapport au clergé pour lequel il travaille, auquel il obéit, auquel il donne ses propres biens), au niveau de l’esprit (il connait idéalement toute la doctrine morale chrétienne) et ce à un tel point qu’il est lui-même prêt à rechercher la soumission de son propre corps (chasteté, jeûne, flagellation, prières interminables).
En fait, on n’habite pas dans un système moral, c’est lui qui nous habite. Les illusions nous habitent, elles sont comme nos organes mentaux et existentiels, elles sont à la fois nos symbiotes et nos parasites invisibles. C’est assez embêtant tout ça, parce que vivre à l’aide d’une illusion (dominatrice), ce qui semble inévitable, a l’air de toujours impliquer une soumission, la nôtre ou celle d’un autre. Il faudrait, à chaque fois qu’on a l’impression de bien faire, se demander paranoïaquement à qui l’idéal ou le geste posé bénéficie.
Des illusions, il y en a plusieurs. Un système moral est un système parce qu’il cultive plusieurs illusions interdépendantes et parfois très différentes les unes des autres, parce que chacun des étages de la hiérarchie sociale (ou autre) qu’il soutient fonctionne d’après ses propres illusions, ses propres idéaux, ses propres perspectives existentielles. À chaque partie de la population son sens de la vie. Vous avez probablement aussi vos illusions. Quelles sont-elles ? Les souhaitez-vous réellement ?




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