top of page

Le “drame de la vieillesse” n’existe pas

Dernière mise à jour : 26 déc. 2022

On l’a compris, elles nous l’ont rabâché que violer, frapper, tuer une femme ça ne passe pas, ça ne passe plus. Mais alors, qu’en est-il de l’exception qui confirme la règle ?


Autrice : Chloé Rinaldo (rinaldo.chlo@gmail.com)


Droits d'auteur : "Manif 8 mars 2020 à Paris" by Jeanne Menjoulet is licensed under CC BY 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by/2.0/?ref=openverse.


Secouée par les retombées de #MeToo, de la cérémonie des Césars, et des tribunes de journalistes engagés et en colère dans Libération[1], la presse écrite française n’a eu d’autre choix que d’adapter son traitement des violences sexistes et sexuelles aux revendications militantes. C’est « l’affaire Daval »[2] qui marque le premier jalon d’une victoire des féministes avec l’usage incrémental du terme « féminicide ». Un terme dont l’acception convoque bien plus que des enjeux sémantiques : un féminicide est le meurtre d’une femme en raison de son genre. Par conséquent, les usuels « crimes passionnels » semblent perdre tous leurs sens. Si on ne braque pas une banque par erreur ou l'on ne cambriole guère une maison par passion pour l’architecture, on ne tue pas par amour.


« Aujourd’hui Me Too est mort, ou peut-être hier, je ne sais pas. J’ai reçu une notification d’un journal en ligne « Depp a gagné ». Enterrement demain ».

Par @olympereve, post du 2 juin 2022


Il aura fallu pas moins de cinquante ans pour que les voix de celles qui, dans les années 1970[3] commençaient la lutte pour la reconnaissance des féminicides, trouvent enfin leurs échos. Mais apprenons de nos erreurs et ne crions pas victoire trop vite. Car puisque à peine cinq ans après #MeToo, une victime de violences conjugales se retrouve lynchée sur les réseaux sociaux, c’est que le message n’est pas encore reçu cinq sur cinq. Une colère sans écho véritable ? Pour la bloggeuse féministe @olympereve qui titrait en juin dernier son post instagram “Heard v. Depp : L’affaire qui a tué MeToo”, c’est en fait une colère obsolète. L’empathie à l’égard des victimes de violences sexistes et sexuelles est passée de mode. Et si les gros portefeuilles en ont marre de la victimisation des femmes, ils le font bien comprendre. A la télé, dans les journaux, sur les réseaux sociaux ou dans les communiqués officiels, la scission entre victimes et bourreaux apparaît plus floue que jamais. Violer ou dénoncer le viol, tuer ou être tuée : infliger et subir semblent être le fait de l’un.e et l’autre.

Amber Heard et Johnny Depp, Marie Trintignant et Bertrand Cantat, Polanski et ses douze victimes : ce n’est pas seulement l’artiste que l’on encense mais aussi l’homme qui frappe, qui viole, qui tue. Et si on leur voue une telle sympathie c’est en raison du joug des sorcières dont ils se font les boucs émissaires. Contre la colère et la peine de quelques un.es, le peuple uni clame d’une seule voix le retour de la loi du silence. Et ce ras-le-bol du “wokisme”, ce n’est pas seulement aux puissants qu’il profite, mais à la société patriarcale dans son ensemble.

Et pour cela, quoi de plus optimal que les médias pour mesurer l’indignation collective ? Miroir de la société et des mœurs, titres de journaux et illustrations d’articles permettent d’analyser le “jugé scandaleux” collectif. Et si tout le monde semble aujourd’hui d’accord pour admettre qu’il est répréhensible de tuer sa femme pour un gigot trop cuit ou une salle à manger en désordre, il faut tout de même “contextualiser” les meurtres de celles qui eurent le toupet “d’infliger” en premier.


« Epuisé par 40 ans de soin, il avait étranglé sa femme bipolaire »

Midi Libre, 27 mai 2020


Diminuées, malades, fatiguées, “folles” ou simplement usées par de longues années de travail - ou de vie en ménage - les femmes de plus de soixante-dix-ans représentent plus de 20% des féminicides en 2021. Celles qui sont décrites comme des “charges” pour leurs époux peuvent faire une croix sur les élans de solidarité “progressistes” de la société. “Drame de la vieillesse” ou “drame de fin de vie” : tuer sa femme - si cette dernière est âgée - n’est plus un crime mais une fatalité. Malheureux mais inévitable, si ce n’est courageux et romantique, mettre fin aux jours de celle qui, depuis plusieurs années lui appartient, n'est pas si répréhensible. Mais attention, seulement s’il s’est occupé d’elle jusqu’à la fin. Auquel cas ce n’est pas un crime qu’il a commis, mais un acte d’émancipation. Et ce qui se passe entre la crosse du fusil et sa cible, entre l’oreiller et la tête de la victime ne regarde personne. “Drame à huis-clos” ou encore “drame intime”, taire la barbarie consiste à la faire disparaître. Puisqu’il l’a fait pour lui, puisqu’il l’a tuée pour elle.

Conventionnel, le meurtre peut aussi être un acte d’héroïsme. Si cette formulation choque, celle de “suicide altruiste”, encore et toujours mobilisée par les médias, ne semble faire frissoner personne. Alors il est grand temps de revenir sur une petite leçon de linguistique : le terme suicide puise ses origines dans les termes latins sui : soi, et caedere : tuer. Se tuer. Le terme “altruiste" quant à lui est un néologisme inventé par le philosophe Auguste Comte à partir du terme alter : l’autre. L’altruisme devient alors l’adjectif de la dévotion, de la préoccupation pour autrui. Être altruiste c’est faire passer l’autre avant soi. Être altruiste ce n’est pas tuer l’autre avant soi. Considérer un homicide comme un “suicide altruiste” est plus qu’une preuve de mansuétude envers l’agresseur, mais une preuve de respect.


Les meurtres de femmes âgées sont des féminicides


“Drame de la vieillesse”, “drame intime” ou “suicide altruiste”, pourquoi les progrès sémantiques ayant pénétré la sphère médiatique ces trois dernières années se refusent encore à nommer “féminicides” les meurtres des femmes âgées ? Pourtant celui qui tue, lassé “d’entretenir” SON épouse diminuée, appartient à la même caste que celui qui tue en refusant de la voir s’en aller. Là est tout le problème, si on parvient sans cesse à excuser les agresseurs pour leurs crimes sexistes et sexuels, c’est que l’on est d’accord sur une chose : les femmes leurs appartiennent. Et si le “droit de cuissage” des seigneurs féodaux ne fait plus loi, l’héritage de siècles de patriarcat semble lui, toujours faire foi.

Or, le meurtre d’une femme, âgée de vingt-cinquante ou quatre-vingts ans, boulangère prostituée ou avocate, en couple, séparée ou ni l’un ni l’autre, n’est ni un « crime passionnel », ni un « drame de la vieillesse », c’est un féminicide. Et, résultat de l’oppression patriarcale systémique, le féminicide est un phénomène social et indéniablement politique.


[1] Virginie Despentes « Désormais on se lève et on se barre » (Libération 1 mars 2020), Titiou Lecoq « #Déjàmortes (31 janvier 2018). URL : https://www.liberation.fr/debats/2020/03/01/cesars-desormais-on-se-leve-et-on-se-barre_1780212/

[2] “L’affaire Daval” est le nom donné par les médias au meurtre d’Alexia Daval par Jonathan Daval. En raison de son importante médiatisation (2017-2021), cette affaire a permis aux militantes féministes de peu à peu démocratiser l’utilisation du terme politique “féminicide” dans les médias. Ce substantif met en valeur la dimension systémique de l’homicide d’une femme en ce qu’il constitue “le meurtre d’une femme en raison de son genre”.

[3] Jalna Hanmer, une des premières sociologues à étudier la question de la violence des hommes sur les femmes comme une forme de contrôle social des hommes sur les femmes (notamment dans la revue Nouvelles Questions Féministes” parue en 1977)

Commentaires


© 2024 - La Perruche Verte

bottom of page