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Lisez ! Libérez-vous !


Nous n’avons jamais autant lu qu’à notre époque et pourtant il n’a peut-être jamais été aussi difficile de lire. Je pense que la lecture est aujourd’hui, au sein de notre socio-culturalité, l’une des activités les plus libératrices et intempestives qui soient.


Auteur: Sebastian Demolder (mail: sebastiandemo1999@gmail.com)


Droits d'auteur: "188/365: Alone, with his thoughts" by dharder9475 is licensed under CC BY-NC 2.0. To view a copy of this license, visit https://creativecommons.org/licenses/by-nc/2.0/?ref=openverse.


Lorsque je dis « lire », je ne conçois évidemment pas l’action au sens général, à savoir celle d’intégrer une information par le biais d’une inscription d’un langage symbolique (noms de rues, instructions, arrêts de bus, messages…). Il faudrait plutôt appeler cette activité quotidienne « intégration » ou « décodage ». Lorsque je dis « lire » je vise une pratique plus ciblée et complexe, une activité bien plus complète qui englobe celle de « décodage ». C’est que lire, ce n’est pas seulement décoder une information presque passivement, c’est surtout travailler de manière active une série de facultés délaissées et pourtant vitales : capacité de concentration, faculté d’imagination, compétences empathiques et éthiques, pensée abstraite, perception et confection de la réalité.


Mes arguments seront poétiques et non philosophiques, psychologiques ou scientifiques, bien qu’ils en existent de nombreux et de solides (la malléabilité du cerveau n’a cessé de surprendre les scientifiques dans sa capacité à modifier les réalités perçues et vécues par le sujet – cette modification qui passe, entre autres, par la lecture et la pensée abstraite non-analogique qu’elle implique). J’opte pour des arguments poétiques pour justement ne pas faire du « lire » un « décoder », pour ne pas le réduire par la théorie à une simple activité, et pour ne pas lui ôter le pouvoir mystérieux et insondable que je vois en lui. Prenons un cas de figure concret : que se passe-t-il lorsqu’on lit une fiction ? Le Château de Kafka par exemple ? Maintenant la question posée, j’aimerais qu’on considère la suite non pas comme un exemple de ce que pourrait être l’activité de lecture, mais comme le paradigme de ce qu’elle est réellement.


Lire, c’est d’abord sortir, ou même entrer quelque part ou plutôt renverser quelque chose, dans tous les cas c’est un changement d’univers et de rapport qui requiert de la part du lecteur des efforts considérables et peu communs. De quoi sort-on ? On sort de nos modes de vie actuels, de nos habitudes et de nos comportements régis par les impératifs de vitesse et de productivité à l’œuvre dans nos sociétés consuméristes et numériques. Avec une décision extrêmement simple « Maintenant, je vais prendre Le Château, me poser et lire. », on sort des conditions extérieures habituelles et partagées de tous. Autrement dit, on sort du monde commun habituel. On adopte une nouvelle posture d’esprit peu compatible avec le monde, ou en tout cas le monde tel qu’il est habituellement perçu, car trop lente, supposément détachée au point de paraitre vaine. Du coup, Le Château c’est mortellement lent, c’est profondément inutile, ça n’a a priori aucun sens, c’est complètement dépassé et en plus de cela l’histoire est inachevée, pire : Kafka avait souhaité que jamais personne ne la lise. On ouvre une page et très vite l’angoisse nous prend : « je perds mon temps, je suis improductif, je m’éloigne de ma réalité, il y a bien plus important, urgent et surtout amusant à faire ».


Ça peut paraitre fou, mais pour moi lire ça n’a jamais été une question de divertissement ou d’occupation. Ça peut l’être, mais c’est bien au-delà de tout cela. Tout le monde ou presque a ses petites techniques pour combler le sentiment de solitude qui le ramène à ses problèmes, à son passé, à ses carences existentielles, à son mal-être profond quel qu’il soit. C’est un peu la préoccupation principale du temps : combler, combler à tout prix. Avec la lecture ces techniques disparaissent : on sort en plein dans la solitude, insupportable et dérangeante solitude, loin de tout, face à soi-même. Le personnage de K. face à l’absurdité du château, de l’auberge et de l’administration. On aura l’impression de sortir de notre relation avec le monde, mais ce n’est pas exactement le cas. Dans la lecture cette relation change en fait de nature : ce n’est plus « moi qui suis accompagné par les autres êtres humains », mais c’est « moi, un être solitaire face à un autre être solitaire à travers l’expression de son intériorité, de son imagination, de sa pensée profonde ». Et parfois, dans cette intériorité, il n’y a même plus d’humanité mais seulement de l’animalité, des éléments, des moments, des sensations, une atmosphère.


Lire c’est entrer dans l’univers secret d’un Autre qui peut ne pas être humain, c’est faire la rencontre de ce qui le peuple, le structure, le régit ou même le torture. C’est un changement radical de sensibilité et de perspective. On entre dans une autre vie et, aussi folle soit-elle, aussi invraisemblable soit-elle, il arrive qu’elle nous enveloppe, et Kafka nous demande : « Qu’es-tu ici dans mon univers ? Qu’aurais-tu fait ? Me comprends-tu, es-tu même capable de me comprendre ? Et si tu me comprends, es-tu capable me supporter, toi qui es si loin de moi ? ». Et parfois-même Kafka nous affirme comme un précieux secret : « Je suis possible. Je suis à ta portée. Tu es capable de moi, toi qui maintenant as vu et senti autre chose ».


Que peut-on voir dans Le Château ? Que peut-on y sentir ou y vivre ? Cela je pense que chacun doit l’expérimenter. Lire c’est faire une rencontre qu’on ne fera que rarement dans la vie courante, celle de l’altérité radicale. Cette altérité fondamentalement nouvelle qu’on n’aurait jamais pu imaginer seul, qui nous met face à nous-mêmes car on ne sait pas quoi faire devant elle, comment se comporter, ou comment s’adresser à elle (c’est toujours plus simple d’aller là où on reconnait les choses, les personnes, les sensations).


La lecture et l’altérité ce sont des défis desquels on sort parfois blessés. Ouvrir une plaie, y faire sortir un peu de sang, un peu de soi-même, perdre un peu de soi-même, puis faire entrer quelque chose d’autre, quelque chose de nouveau, se découvrir soi-même comme étant autre après la lecture. Puis retourner à sa vie habituelle, aux cours, au travail, aux hobbys, aux amis, à l’entourage. On dirait que rien n’a changé, mais justement tout a changé : il y a maintenant au fond de soi le vécu d’une autre vie et le sentiment que la nôtre peut possiblement être plus vaste que ce qu’on croyait : « Peut-être suis-je plus que ce que je croyais, moi qui me suis découvert de nouvelles sensations, de nouvelles réactions. Peut-être que les autres sont plus que ce que je crois, qu’ils sentent quelque chose qui m’est inconnu. Peut-être qu’il y a plus derrière toute cette vie qu’on me suggère et qu’on a posé devant moi ».


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