L’algorithme et la construction identitaire : un tunnel périlleux
- Ludmila Karadjova
- 2 juin 2022
- 5 min de lecture
Dernière mise à jour : 25 sept. 2022
Les aléas du profilage digital des algorithmes dépassent de loin les aspects bien connus de non-respect des données personnelles et d’incitation à la radicalisation et s’attaquent indirectement à une donnée bien plus privée - notre perception de nous-même.
Autrice: Ludmila Karadjova (insta: @mi.lalou)

Personnalisation du contenu – reflet de l’identité ou pure fiction ?
À mon tour, je suis tombée dans le panneau de cette « hyperpersonnalisation » qui s’avère creuse. Là où l’obsession se fait passer pour de l’approfondissement et accompagne la dilution de la personnalité. Ainsi, il suffit de se retrouver sur « BookTok », la branche de TikTok qui renvoie aux vidéos recommandant des livres, pour vite cerner une tendance sous-jacente : les œuvres sont souvent présentées non selon un genre ou un thème spécifique, mais s’adressent directement à l’identité que le potentiel lecteur aimerait s’approprier – allant de listes de livres lus par une « personne influente » ou « douée en marketing », à des caractérisations aussi spécifiques que désignant quelqu’un de cultivé ayant récemment vécu un burnout. Les exemples de contenu peuvent changer d’une personne à l’autre, mais le principe reste le même – prouver qu’une identité alternative est possible à condition d’adapter sa consommation. S’en suit alors une banalisation répandue des mêmes œuvres promues à tout bout de champ selon les identités les plus convoitées du moment. Une popularisation qui valorise la forme plutôt que le fond, qui célèbre la capacité des tendances culturelles à transformer notre identité au lieu de refléter la complexité de chaque utilisateur. Musicalement parlant, la situation est similaire – mon compte Spotify, ayant perçu mon affinité pour certains groupes alternatifs met tout en œuvre pour ne me proposer que ça, comme si me borner à un style de musique de plus en plus spécifique satisferait tous mes besoins musicaux. Le plus alarmant, c’est que ça a souvent été le cas – comme des milliers d’autres utilisateurs, je me suis laissée entraîner par mes recommandations tout simplement parce qu’y résister requiert trop de volonté. Aujourd’hui, il me semble difficile de dresser une liste de mes goûts et d’en retracer l’origine précise. Au point où j’en viens à me demander – qu’est-ce que j’apprécie vraiment ? À quel point nos goûts sont-ils vraiment les nôtres ? La futilité de cette question, en termes de préférences musicales ou littéraires, cède bien évidemment sa place aux risques de désinformation, commentés et dénoncés à maintes reprises. Néanmoins, le principe reste le même – à force de privilégier la simplicité, le format concis d’informations plus digérables, c’est le principe-même de libre-arbitre et d’individualité qui se retrouvent toujours plus menacés. La personnalisation du contenu suscite une passivité perpétuelle chez l’individu, le rendant impuissant face au fantasme de son propre épanouissement personnel.
Le poids de l’algorithme sur la santé mentale
La surexploitation des sujets de santé mentale sur les plateformes tels que YouTube et TikTok n’a rien de nouveau – il suffit d’exhiber un ou deux comportements légèrement désorganisés pour se voir pseudo-diagnostiqué avec des troubles de l’attention par des individus dont l’expertise reste à vérifier. Néanmoins, les contenus partagés sur ces plateformes privilégient souvent l’esthétique à la profondeur ; un constat particulièrement dangereux au niveau de la santé mentale. Sur TikTok, la construction d’un idéal visuel de quinze secondes dissimule une mise en scène minutieuse qui reprend les codes d’œuvres correspondant à des sous-cultures spécifiques. Dans le genre « tristesse sublimée » spécifiquement adressée aux femmes ou membres de la communauté LGBTQ+, des classiques littéraires tels que « The Bell Jar » de Sylvia Plath, « Crime et Châtiment » de Dostoïevski ou plus récemment, « My Year of Rest and Relaxation » d’Ottessa Moshfegh, sont accompagnés de musique d’autant plus mélancolique (comme Mitski ou encore The Smiths). La qualité cinématographique de ces brèves constructions esthétiques exalte une identité basée sur la dépression intellectualisée et le cynisme. Certes, l’acte de convertir sa peine en art est classique, cathartique. Apprécier cette démarche n’a rien de péjoratif en soi, puisqu’elle permet de rassembler, de représenter un éventail d’émotions nuancées, d’inspirer. C’est la déclinaison qui s’en fait à travers ces phénomènes d’identification qui pose problème : un film triste touche à sa fin au bout de deux heures ; la consommation personnalisée sur les réseaux sociaux, non. À travers le défilement continu de contenus courts et variés, le regard appréciateur s’attarde excessivement et devient obsessif, il ne peut donc compter que sur sa propre volonté pour remonter à la surface. Même lorsque l’on arrive à une prise de recul et qu’on exige une diversification de contenu, essayer de duper son algorithme peut prendre des mois et se révéler aussi pénible que masochiste. Il est par ailleurs impressionnant de noter la facilité avec laquelle les liens entre divers intérêts et niches s’entremêlent dans cette pseudo-identité. L’âge, le sexe, l’orientation sexuelle, toutes les passions et hobbies imaginables participent à des sous-cultures qui amplifient chaque trait dans une branche algorithmique. Des éléments alors exploités à outrance, vidés de leur substance, qui réduisent la personnalité à une liste de catégories et effacent toute trace de singularité. Est-ce que l’on utilise ces plateformes pour profiter du contenu parce qu’on s’y reconnaît ou attend-on qu’elles définissent notre identité à notre place ? La construction de l’identité et son rapport à la santé mentale relèvent bien sûr d’une complexité qui ne peut être réduite au type de contenu consommé. Néanmoins, l’effet de celui-ci ne doit pas être négligé dans un contexte qui pousse les individus à attacher leur perception d’eux-mêmes à une liste de cases dont l’accumulation ne saurait jamais substituer une personnalité organique et fluide.
Une simplification excessive qui nuit à l’art
Promouvoir des artistes, des séries ou des courant littéraires dans l’objectif de servir une construction identitaire artificielle met en péril non seulement les individus, mais également l’art lui-même. Alors, oui, on peut affirmer que ce partage de culture, même superficiel, accroît l’accessibilité au grand public et redonne une seconde vie à des œuvres oubliées ; que la responsabilité d’approfondir ses connaissances et de préserver une identité stable revient au choix personnel de chaque individu. Malheureusement, cette perspective ne prend pas en compte l’impact du mode de diffusion sur ses utilisateurs à long-terme – une capacité de concentration en déclin, les centaines d’idées inachevées qui se bousculent sans aboutir à une concrétisation particulière. Plus que jamais, on assiste à des reprises de reprises jusqu’à perdre le fil de notre propre raisonnement – un constat qui ironiquement s’applique à cet article : chercher des exemples précis s’est avéré être un calvaire tant mon esprit était brouillé de vagues souvenirs de contenus regardés. L’idée-même de commenter l’impact du tunnel algorithmique sur l’identité réelle, qui originellement présentait un soupçon d’originalité, n’est vraisemblablement que le fruit d’un recyclage d’analyses déjà faites par d’autres auteurs. C’est la nature « meta » d’une culture virtuelle que le langage peine à décrire sans tomber dans le ridicule.
Répéter qu’il faut prendre du recul et exercer un esprit critique est un bon début pour garantir une certaine intégralité de sa personnalité. Mais lorsque l’on se retrouve bercé par des choix qui semblent être les nôtres sans l’être, on est confrontés à cette uncanny valley ou l’écart dérangeant entre le personnage censé être nous, mais qui ne l’est pas. La fatigue quotidienne qui entraîne la complaisance nous mène à incarner son identité à notre insu, adopter son vocabulaire, consommer ses produits. Ce qui est vicieux, c’est l’illusion de choix. C’est d’agir, voire devenir conformément à nos comportements virtuels simplifiés, et de s’en retrouver simplifié en retour.




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